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Pourquoi le fisc
échoue-t-il à réprimer les grands fraudeurs ? Quels sont ses moyens
d'enquête, ses priorités ?
Le Monde du 17 juillet
2010
Avant d'être une affaire d'État, l'affaire Bettencourt est une affaire de
fraude fiscale, avec 85 millions d'euros d'avoirs dissimulés en Suisse et
une île aux Seychelles, Arros, acquise via le Liechtenstein. Une fraude
fiscale commise par l'une des plus grandes fortunes françaises, pourtant
surveillée de près par l'administration et la cellule fiscale du ministère
des finances dédiée aux VIP. Une fraude qui a perduré pendant plusieurs
décennies.
La famille Bettencourt, qui a financé la vie politique française et maintenu
le siège du groupe familial, L'Oréal, en France, a certes joui de la
bienveillance des gouvernements de droite comme de gauche. Mais ce dossier
n'en révèle pas moins les difficultés des services fiscaux à appréhender une
fraude qui, au fil des années, n'a cessé de se sophistiquer et de se
mondialiser.
« Nous manquons de moyens pour
contrôler les dossiers complexes et sensibles, irréprochables en apparence.
Dans le cas Bettencourt,
le récent rapport de l'Inspection générale des finances (IGF)
montre qu'il a fallu que la justice s'en mêle pour qu'on découvre la fraude
! », déplore Vincent Drezet,
le secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts (SNUI).
Sans des écoutes illégales, jamais l'existence de l'île d'Arros n'aurait été
révélée ! De la même façon, en 2008, c'est incidemment qu'avait été mis au
jour le scandale des comptes bancaires cachés au Liechtenstein, grâce aux
révélations d'un ancien employé de banque.
Des gros patrimoines difficiles à contrôler Les services fiscaux semblent
impuissants à détecter une fraude estimée, pour les seuls particuliers, à 11
milliards d'euros, sur un total évalué à 45 milliards.
Les statistiques montrent que, par souci d'efficacité, le contrôle fiscal se
concentre sur les dossiers les plus aisément vérifiables. Ceux de la grande
masse des contribuables, dont les revenus sont facilement identifiables et
pour qui les moyens de frauder sont limités : les fonctionnaires, les
salariés du secteur privé, les retraités et les pensionnés. Il s'ensuit des
redressements substantiels en matière d'impôt sur le revenu.
En revanche, les gros revenus et les gros patrimoines, dont les avoirs sont
divers (immobiliers, financiers, etc.) et dispersés, sont plus difficilement
contrôlables. Derrière « la petite fraude » - essentiellement, le travail
non déclaré pour arrondir les fins de mois, accru en période de crise, ou
des abus sur des niches fiscales -, se cache donc une « grande fraude »,
complexe, internationale. D'autant plus difficile à traquer qu'elle trouve
refuge dans les paradis fiscaux.
Elle s'est renforcée avec l'essor des techniques de transferts de fonds,
rapides et discrets, voire intraçables, dans les centres offshore.
Au point que l'inégalité devant
l'impôt préoccupe les agents du fisc : « Si l'on veut frauder, pour avoir le
moins de chance d'être contrôlé de façon efficace, mieux vaut être un
contribuable tirant ses revenus de placements et d'activités indépendantes,
en disposant de placements ou de sociétés à l'étranger, qu'un simple salarié
ou retraité », lit-on dans un rapport du SNUI de 2008 sur « L'état de la
lutte contre la fraude fiscale ».
De 2004 à 2009, tandis que le nombre de contribuables a augmenté (de 34,4
millions à 36,4 millions), que le nombre d'assujettis à l'impôt sur la
fortune (ISF) a crû lui aussi (de 335 525 à 559 000) et que, enfin, la
fraude s'est développée, le nombre de contrôles de particuliers a baissé (de
5 112 à 3 912).
Des méthodes de fraude de plus en plus élaborées L'une des fraudes majeures
porte sur le patrimoine (immobilier, foncier et financier), dont la valeur
peut être sous-estimée ou certains biens à l'étranger (résidences, terrains,
placements, etc.) non déclarés. Faute de temps et de moyens, l'essentiel des
contrôles de fiscalité patrimoniale consiste à s'assurer que les
déclarations d'ISF ou de donations ont bien été déposées. Les vérifications
de valeur seraient « marginales ». Les contrôles de fiscalité du patrimoine
sur le terrain, par des brigades spécialisées, ne représenteraient que 2 %
de l'ensemble des contrôles fiscaux.
En plus du manque de moyens, les services fiscaux déplorent le manque de
volonté politique pour contrôler ces gros patrimoines, classés dans les «
dossiers sensibles, à forts enjeux », sur lesquels le cabinet du ministre du
budget exerce son droit de regard. Un dispositif de 2005 autorisant le dépôt
de déclarations rectificatives, y compris au cours d'un contrôle, aurait
aussi eu pour effet pervers d'encourager la dissimulation.
L'autre grand vecteur de fraude, pour ces particuliers fortunés, est
l'évasion fiscale internationale. Sauf dénonciations de proches ou
d'anonymes (rares), sauf révélations lors d'enquêtes judiciaires, il est
impossible pour le fisc de remonter le fil de schémas de fraude parfois
extrêmement complexes. Les plus simples consistent à ouvrir des comptes,
dans des pays adeptes du secret bancaire et des banques garantissant la
discrétion. Ou mieux, de manière plus confidentielle encore, à y placer des
avoirs chez un notaire, une profession moins surveillée. C'est ce qu'a fait
la famille Bettencourt.
Les schémas plus élaborés mettent en jeu des cascades de sociétés-écrans
dans les paradis fiscaux, ou des structures opaques comme les fondations ou
les trusts, dont il est difficile de connaître les ayants droit.
La difficulté des enquêtes à l'étranger Face à de tels schémas, les services
de contrôle peuvent solliciter l'aide de pays tiers. Mais ils hésitent
souvent, tant la lourdeur des procédures (telle l'assistance mutuelle
administrative, qui prévoit l'échange d'informations fiscales entre pays
européens) rend le résultat aléatoire. Ainsi, il n'est pas rare que, sous la
pression statistique, des chefs de brigade abandonnent de tels contrôles.
Plus une fraude est complexe, moins elle a de chance d'être détectée.
En guise de signaux d'alarme, le
SNUI rapporte ces témoignages d'agents : « On a l'impression de ne plus rien
maîtriser en matière de fiscalité » ; « Ce que l'on nous fait faire, ce
n'est pas du boulot, tout au plus des statistiques », etc. Seulement 7 % des
effectifs de l'administration fiscale (5 000 personnes) sont affectés au
contrôle fiscal, un nombre faible au regard des enjeux.
Anne Michel |